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mercredi 28 août 2013

La morale scientiste

Notre société est très fière de fonder ses décisions sur la science et la raison. Du moins c'est ce qu'elle pense. Les études scientifiques sont brandies à chaque fois qu'un débat s'engage sur une question, même les questions où la science n'offre aucune réponse pertinente. Sauf lorsque la science offre des réponses qu'on ne veut pas entendre.

Je lis aujourd'hui que le cannabis est dangereux pour la santé, contrairement à ce que l'on croirait à écouter les personnes qui militent en faveur de sa légalisation. Soyons clair: je n'ai rien contre l'usage modéré du cannabis par une personne responsable pour les bonnes raisons (il est assez rare de réunir toutes ces conditions), même si je n'en fais pas usage personnellement. Ce qui me dérange, c'est que dans le débat entourant le cannabis, on a simplement accepté l'opinion de la majorité comme la vérité, ce qui est peut-être inévitable dans une démocratie. Mais la vérité ne se décide pas par un vote. 

La science n'est pas capable de répondre à toutes les questions, mais elle peut nous dire avec un haut degré de fiabilité si une substance est nocive pour la santé. Le problème est que la légalisation du cannabis est l'un des enjeux phares du mouvement progressiste chez les jeunes. Le cannabis est symbolique du style de vie hédoniste et individualiste de la génération X qui exerce un poids de plus en plus grand en politique. Des études scientifiques ne suffiront pas à détrôner cette idole qui représente tout un style de vie. Le chef du Parti libéral du Canada, en déclarant fièrement avoir fumé du pot plusieurs fois depuis qu'il siège au Parlement, sait très bien ce que représente cette substance pour son électorat jeune.

Il en est de même avec de nombreux autres enjeux sociétaux. Des études à profusion démontrent les effets négatifs de l'avortement et de la pilule contraceptive sur le corps d'une femme. Ces études, lorsqu'elles réussissent à se faire publier, passent sous le radar. L'avortement et la pilule sont des enjeux symboliques du féminisme; on préfère faire l'autruche que détrôner ces idoles et remettre en question le féminisme. Qui sait, on serait peut-être obligé par la suite d'étudier l'impact négatif de la garderie sur le développement d'un poupon, l'impact que pourrait avoir sur l'éducation d'un enfant le fait d'être enfant unique, bref tout le modèle de la famille occidentale. On craint ce que la science pourrait nous dire. Dans le dossier du mariage homosexuel, non seulement nous ne sommes pas prêts à examiner l'impact sur un enfant d'être élevé par deux adultes du même sexe, mais le scientifique qui oserait étudier cette question serait immédiatement discrédité et taxé d'homophobe si son étude ne concorde pas avec l'opinion reçue.

Si nous avons réussi à nous libérer du tabac, c'est parce que nous avons accepté de regarder la réalité en face. Nous avons compris que l'abus de cette substance nous causait de nombreux problèmes. Cette émancipation a été difficile en raison du rôle social que joue le tabac. Mais nous nous sommes laissés convaincre par une juste appréciation des faits.

Comme je l'ai mentionné, la science peut nous accorder un éclairage pour apprécier la vérité, mais pour certaines questions seulement. De nombreuses autres questions plus importantes ne peuvent pas être réglées par une étude scientifique. Dans ces dossiers, notre société scientiste est d'autant plus dépourvue de direction qu'elle n'a personne pour lui indiquer la vérité même si elle était prête à l'écouter. C'est le cas pour le dossier de l'euthanasie. Qu'est-ce que la science peut nous dire sur le bien ou le mal d'une telle pratique? Rien du tout. Donc, nous sommes dirigés par l'opinion de la majorité qui se fait influencer par les faiseurs d'opinion (les médias) qui ont leur agenda propre. Il se trouve que seulement 33% des mémoires présentés à la Commission mourir dans la dignité se prononçaient en faveur de l'euthanasie. Donc, parmi tous les experts et toutes les personnes qui ont réfléchi à la question, seulement un tiers pense que c'est une bonne idée. 

Mais je disais que la vérité ne se décide pas par un vote à main levée. Malheureusement, dans une société relativiste, nous n'avons aucune autre façon de décider les questions morales, puisque la science ne nous dit rien sur ces questions. Pourtant, la plupart des gens acceptent encore que le bien et le mal existent. Sans direction morale, la société est un navire ballotté au gré des vents qui finira par s'échouer. C'est évident que nous nous dirigeons vers cette fin, particulièrement lorsqu'on regarde notre taux de suicide parmi les plus hauts en occident et notre taux de natalité parmi les plus bas.

Les sciences physiques ne sont rien d'autre qu'une appréciation raisonnable des faits manifestés dans le monde matériel. C'est le christianisme qui a donné à la science le prestige dont elle jouit et qui l'a perfectionnée en mettant au point la méthode scientifique. De même, la morale est l'appréciation de la valeur du comportement humain. L'antiquité nous a donné un système éthique très développé, mais c'est le christianisme qui nous l'a transmis et qui l'a perfectionné. En fait, le christianisme nous présente le système moral le plus parfait qui soit tel qu'exprimé dans le Sermon sur la montagne.

mercredi 21 août 2013

Exagération

Possible que nous nous soyons aliénés nos derniers lecteurs avec l’article admirable de mon collègue Daniel (Liberté de religion)… Le rapprochement du Québec à venir avec la Russie de Staline et l’Allemagne d’Hitler est une grossière hyperbole, n’est-ce pas? Nous voilà déchirés! D’une part, chacun éprouve un plaisir raffiné à pouvoir dire : « Je l’avais bien dit! » De l’autre, on espère évidemment se tromper et que le Québec dans lequel grandiront nos enfants et petits-enfants n’ait rien à voir avec l’un des deux ou trois grands totalitarismes du XXe siècle. Dans ce dernier cas, nous serrons abondamment rassasiés du sarcasme des satisfaits et des intelligents de ce monde qui pourront nous reprocher ce crime terrible, dans une société du nivellement, qui consiste à exagérer. Une des définitions de ce terme que propose le Petit Robert est celle-ci : « Grossir, accentuer en donnant un caractère (taille, proportion, intensité, etc.) qui dépasse la normale » C’est aussi ce que fait un microscope, ce qui est bien utile pour observer les bactéries qui pourraient contribuer à la contamination ou au pourrissement d’un organisme ou d’une société. Quoi qu’il en soit, même si l’on ne vit pas d’ici trois ou quatre générations ce que la Russie ou la Chine ont vécu, on ne pourra pas dire que Daniel s’est fourvoyé. « Encore quarante jours et Ninive sera détruite! », crie Jonas en traversant la ville (3, 4). Est-ce qu’il exagère? Non car c’est bien ce qui attend Ninive s’il ne se passe rien. Les gens se repentent et la ville est épargnée. C’est justement cette perspective qui horrifiait le prophète et qui l’avait amené à désobéir. Pourquoi? Parce qu’il passe alors pour un moron. N’avait-il pas dit que Ninive serait détruite? Elle ne l’est pas… Non parce qu’il s’était trompé mais parce qu’il a dit les mots « exagérés » pour lesquels il peut maintenant être raillé. Merci Daniel d’avoir osé jouer ce rôle parmi les plus importants et les plus ingrats que l’on puisse imaginer.

lundi 19 août 2013

Rousseau

Dans le film de Manon Barbeau (c’est la dernière fois que j’en parle, promis), les Enfants du Refus global, la fille de Borduas explique que son père se basait sur les (non) méthodes de Jean-Jacques Rousseau pour élever ses enfants. Le bon Jean-Jacques est évidement le pionnier de cette noble activité que j’ai désignée dans un article précédent sous le libellé de dompage d’enfants. Je ne dis pas qu’il a été le premier à avoir abandonné ses enfants, c’était une pratique courante, même après que Constantin ait interdit la pratique plus barbare encore de l’exposition d’enfants qui avait cours dans l’Empire avant son règne. Nom, ce qu’on doit à J-J Cool R, c’est d’avoir justifié cette pratique par tout un appareillage théorique permettant d’affirmer que le fait d’abandonner ses enfants est en fait une bonne chose pour eux.

De nos jours, on va entendre des parents expliquer que la garderie permet de « socialiser l’enfant » pour justifier qu’ils y mènent leur progéniture de trois mois et demi cinq fois dix heures par semaine. Comment ne pas être ému devant de tels sacrifices pour s’assurer que l’enfant soit Mister P.R. à l’âge de deux ans quand on sait que la vie n’est rien d’autre qu’un immense concours de popularité, pour paraphraser un roman québécois récent. Mais Jean-Jacques, c’est autre chose. C’est dans le fondement le plus profond de l’homme qu’il trouvait, avec les déchirements qu’on peut imaginer, l’obligation cruelle de ne pas assumer ses responsabilités de géniteur.

C’est que voyez-vous Jean-Jacques ne se prenait pas pour vous savez quoi. Aussi, il lui semblait tout naturel de s’attaquer à ce qu’il était banal de considérer à l’époque comme le plus grand génie que l’Occident ait connu. S’attaquer n’est peut-être pas le terme approprié. Il s’agissait plutôt de dire le contraire de… Le contredit en question avait écrit un petit livre intitulé Confessions que d’aucun voient comme l’acte de naissance de l’homme moderne. Jean-Jacques a aussi écrit un livre qui s’intitulait Confessions ce qui demandait à l’époque une bonne dose de culot, il faut le reconnaître. Mais l’antagonisme ne se situait pas là principalement. En fait, l’idée que Rousseau a voulu contredire tout au long de son œuvre (et qui a justifié l’abandon de son enfant) est celle du péché originel.

Bon, je ne veux pas trop développer là-dessus, on l’a fait surabondamment avec une érudition que je ne puis approcher. Les conclusions cependant son assez claires et unanimes : On doit aux développements de saint Augustin sur cette question l’essentiel de ce qui a permis de fonder tout le système juridique et social qui a eu cours en Occident jusqu’à aujourd’hui. Il dit en (très) gros ceci : « L’homme naît mauvais. La société doit donc être édifiée de façon à l’empêcher de trop déraper. Cependant, avec la Grâce de Dieu, la prière et l’ascèse, l’homme peut se sanctifier et s’arracher de cette malédiction pour s’accomplir pleinement. » Jean-Jacques a décidé de prendre cette évidence et d’en inverser les termes, question de nous faire reculer de trois millénaires : « L’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt. »

J’entends les applaudissements de tous les gens cools avec qui on voudrait mille fois plus aller prendre une bière qu’avec une gang de chrétiens brainwashés.

 Proposition rassurantes, certes, mais qui ne tient pas la route deux secondes. On peut être contre le port d’armes à feu dans certains états de nos voisins du sud. Mais on doit admettre qu’il n’y a pas une fusillade majeure à tous les jours. Imaginez maintenant qu’on donne une arme à feu à tous les enfants d’une garderie. Le bain de sang deviendrait la norme quotidienne.

 Mais il y a bien pire. Si l’homme nait bon, alors le mal vient d’ailleurs. La doctrine augustinienne nous dit que le mal vient d’abord d’en-dedans. Comme on m’a déjà dit à une époque où ça n’allait pas très bien dans ma vie : « Si tous les gens que tu rencontres sont des morons, pose-toi des questions. » On ne fait que projeter ce que l’on porte en soi. C’est ce que veux exprimer Jésus-Christ par ces mots :
Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme; mais ce qui sort de la bouche, c'est ce qui souille l'homme.[…] Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans la bouche va dans le ventre, puis est jeté dans les lieux secrets? Mais ce qui sort de la bouche vient du coeur, et c'est ce qui souille l'homme. Car c'est du coeur que viennent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les impudicités, les vols, les faux témoignages, les calomnies. Voilà les choses qui souillent l'homme; mais manger sans s'être lavé les mains, cela ne souille point l'homme. 
Les Pharisiens pensaient qu’il suffisait de se laver les mains pour être pur pouvoir faire la leçon à tout le monde en se donnant en exemple. Non, l’impureté --le mal-- part de plus profond. Elle ne part pas de quelque chose d’aussi superficiel qu’une poignée de main, une ethnie ou un système politique. Elle part du cœur de l’homme. Jésus n’avait que faire de libérer les Juifs politiquement comme certains zélotes (dont Judas) le souhaitaient. C’est intérieurement qu’il est venu apporter la libération. « Mais délivrez-nous du mal... » intérieur. Car le mal extérieur est d’abord une projection du mal intérieur que l’on porte en soi. C’est ce qui explique que les saints restent sereins dans les persécutions et les souffrances.

Cette projection est à la base des deux grandes dérives totalitaires du XXe siècle.

D’abord le nazisme. La race pure. Donc exempte de mal. Les mains bien propres! Or il y avait beaucoup de mal dans l’Allemagne d’après la Première guerre : inflation endémique, chômage, pauvreté… Un mal qui faisait souffrir terriblement… Imaginez qu’on parvienne à trouver la source du mal… Il ne devrait alors y avoir aucun obstacle à une entreprise visant à son éradication définitive…

Fermez-vous les yeux et imaginez un peu cette perspective : Il n’y a plus de mal. On vient d’éliminer 80% des articles du Journal de Québec. Il n’y a plus de mal… Pour saint Augustin, cela ne peut être possible que dans la mesure où tout le monde parvient à se sanctifier (et encore…) puisque le mal est en nous. Pour le nazi, il suffit de trouver la cause profonde du mal : le Juif. Et le détruire.

Même logique pour le communisme : le mal n’est pas dans le cœur de l’homme, il est dans un système économico-politique qui encourage les inégalités. Ainsi, en éradiquant un tel système, on va éliminer totalement le mal, projet qui doit être mené à terme à tout prix.

Dans les deux cas, on a voulu faire descendre le paradis sur terre. On n’a réussi qu’à y faire monter l’enfer.

À une échelle un peu moins cataclysmique, il y a le mal identifié à la société de consommation, à la maladie mentale, à une disposition génétique, à la religion, à la cigarette, au fédéralisme, au féminisme, au liquide lave-glace… Le mal dont nous étions totalement innocents jusqu’à ce qu’il nous tombe dessus. Violeur et victime, pusher et drogué, client et prostituée : il n’y a que victimes… C’est rassurant… Et tellement consolant! Mais ça donne une société de victimes incapables de se prendre en main, une société de "C'pas d'ma faute"… Pas mal tout le monde est d’accord pour dire que nous en sommes-là. Le jugement rendu dans l’affaire Turcotte a peut-être été le dernier traumatisme collectif que nous ayons vécu. Qu’il sonne comme un avertissement : ça va continuer pendant combien de temps encore? Combien de temps le rousseauisme nous permettra-t-il de nous dédouaner de notre lâcheté, de notre goinfrerie, de notre dépravation et/ou de notre haine de l’autre? Je ne vois qu'une seule solution: il faut sacrer Rousseau aux vidanges et retourner à la doctrine augustinienne…

Oh mais il y tous ceux que cette doctrine a culpabilisés. Évidemment, il y a un équilibre à atteindre. Le sentiment de culpabilité peut-être paralysant s’il est mal vécu. Il devrait plutôt être un aiguillon qui nous mette en marche. Le sentiment de culpabilité n’est pas agréable, mais il est souvent le garde-fou qui nous empêche de devenir des porcs. Tu te sens coupable? C’est qu’il a bien des chances que tu le sois effectivement, mais dis-toi que tu n’es pas le seul car tel est le lot de l’humain sur Terre. Pascal disait qu’il y a deux sortes d’hommes : les pécheurs qui ne se sentent coupables de rien et les saints qui se sentent coupables de tout. C’est ce sentiment qui a mené ces derniers sur nos autels… Non il n’est pas agréable. Mais l’évolution ne se fait pas dans le confort.
 

mercredi 7 août 2013

Québec et le renversement faustien



La dernière fois que nous nous sommes réunis, les contributeurs de ce blog, nous avons convenu d’orienter nos articles de façon à ce qu’ils soient des réponses à des gens bien plus éminents que nous et qui ont l’honneur de publier leurs proses dans des journaux. Ce que vous avez eu la patience de lire de mes derniers posts a été envoyé à Martineau, Facal ou Cornellier, selon le thème abordé (tous m’ont répondu sauf le premier). Quand j’ai terminé l’article ci-dessous, je me suis demandé qui s’intéressait à l’évolution générale de notre société et la réponse s’est rapidement imposée : Mathieu Bock-Côté. Je lui ai donc envoyé ceci :




"Lire Faust est bien. Comme lire Cervantès ou Hemingway. Ce faisant, on en apprend beaucoup sur le monde dans lequel on vit. Mais on ne le change pas. À la rigueur, ça peut permettre de prévoir un peu ce qui s’en vient. Pourquoi lire les classiques? Outre le plaisir poétique que procure Lady Macbeth, il y a la vérité du caractère qui y est dépeint et qui reste valide aujourd’hui. En connaissant bien ce caractère, on pourra prévoir un peu comment va réagir telle ou telle personne à l’action qu’on s’apprête à poser ou à la parole qu’on est sur le point de dire. Faust est l’archétype de l’intellectuel moderne que la connaissance du monde n’a pas satisfait. Je parle de l’intellectuel au sens large, dans toutes les sphères de la connaissance. Il y a le scientifique insatisfait de connaitre les fondements les plus intimes du monde et qui tressaille d’allégresse devant ces cette plèbe assoiffée qui veut en faire un prophète ou un gourou. On invite Hubert Reeves sur le plateau de Marie-France Bazzo pour lui demander ce qu’il pense des accommodements raisonnables… (Quoi, vous ne pensez quand même pas qu’on allait inviter un évêque?) Voilà le scientifique qui non seulement est capable de déchiffrer le monde, mais d’en influencer le cours… C’est Faust. Puis la société technique… Mais ce n’est pas encore suffisant : il faut pouvoir changer jusqu’aux fondements du monde. Et pourquoi donc? C’est-ce qu’il convient d’examiner.
On a remarqué depuis quelques millénaires que l’instinct devait se soumettre à la raison. Il ne s’agit pas de rejeter la raison (ce sont les religieux qui rejettent la raison, n’est-ce pas?), mais de la subordonner à l’instinct. Comment accorder un tel projet avec ce que l’on observe depuis des millénaires? Car enfin, si Platon, Aristote, Lao-Tseu et consort ont si bien insisté sur l’importance de voir l’instinct gouverné par la raison, c’est qu’ils ont pu observer les effets désastreux du contraire. Il s’agit d’une observation quasi scientifique. L’homme est dans un milieu dans lequel il ne peut pas fonctionner bien longtemps s’il laisse l’instinct gouverner. C’est alors le chaos, la barbarie, le désordre et tout ce que vous voudrez. On ne veut pas ça. Cependant, la raison, c’est le leitmotiv de Nietzsche, ça finit pas être un peu chiant. En fait, Nietzsche est l’incarnation de Faust. Ça m’a semblé tellement évident à la lecture de Faust que j’imagine que c’est maintenant un poncif dans le monde intellectuel universitaire que je ne fréquente pas. La raison a permis à Faust d’aller au bout des connaissances scientifiques de son temps. Bien mais rendu là, il se passe quoi? Un ennui mortel!
Faust voudrait libérer l’instinct. Sauf qu’il n’est pas con, il a pu observer ce qui se passe lorsque c’est l’instinct qui prend le dessus. Il ne veut pas être comme cette plèbe qu’il est appelé à côtoyer tout au long du livre, même s’il l’envie… Il sait que le monde ne peut admettre que l’instinct domine. Il faut donc changer le monde… Et c’est pourquoi au bout de la science, il réclame la magie. Pourquoi?
Le surhomme de Nietzsche est l’homme faustien.  Et voilà la quête de l’homme depuis ce temps : transformer le monde, non pas pour pouvoir le dominer (quelle vulgarité!) mais de façon à ce que la raison puisse être subordonnée à l’instinct. Dans le monde traditionnel, les philosophes l’ont remarqué, c’est une question de survie pour l’homme que la raison domine. Il faut donc changer le monde de façon à ce que ce renversement devienne non seulement possible, mais souhaitable. En attendant, il y a le surhomme, déjà capable de vivre et de fonctionner en mettant son instinct au-dessus de la raison dans le monde actuel. Mais attention. Seulement le surhomme!
Les catastrophes surviennent toujours lorsque l’instinct prend le dessus, pas besoin d’être un grand penseur pour le remarquer. Cela arrive généralement lorsque la raison est congédiée. Là est la subtilité. Les paysans que Faust côtoie ont congédié la raison pour que l’instinct prenne le dessus. Cependant, avec Faust, la raison n’est pas congédiée, elle est mise au service de l’instinct. Le surhomme met l’instinct au-dessus sans chasser la raison mais en faisant le la raison la servante l’instinct. C’est la nouveauté. Et la différence entre le gros inculte et l’homme faustien. Si on y va trop raide, ça donne l’horreur nazie, alors il faut y aller plus lentement. Et c’est ce à quoi travaille la société occidentale moderne, et le gouvernement provincial du Québec plus particulièrement : établir une société sur des bases qui permettent que la raison soit au service de l’instinct. Tous les ordres de la connaissance sont mobilisés à cette noble tâche : le droit bien évidemment, mais aussi l’éthique et la science fondamentale, sans oublier toutes les sphères de l’art.
Avant, la société était construite de façon à faciliter la répression des instincts. Ce qu’on veut maintenant au Québec, c’est une société élaborée façon à que les instincts puissent se déployer dans toute leur ardeur sans que l’homme ne dépérisse. C’est ce à quoi est appelé à travailler la raison des plus grands esprits de la société moderne. Il ne s’agit plus de congédier la raison comme dans les sociétés barbares, mais de la prostituer comme dans la société nazie. Cette inversion est dénoncée par les plus anciens sages de l’Ancien Testament : « Les plaisirs ne conviennent pas à l’insensé et encore moins lorsque l’esclave domine sur le maître » (Proverbes 19, 10) Le plaisir n’est pas mauvais en soi, lorsque la raison (le maître) est sollicitée dans cette recherche. Mais l’insensé a congédié la raison. Dès lors, sa recherche de plaisir ne visera qu’à assouvir son instinct (l’esclave). Mais pire encore ("encore moins"), lorsque la raison (le maître) n’a pas été congédiée mais subordonnée à l’instinct (l’esclave) : « lorsque l’esclave domine sur le maître ». C’est à ce renversement que les meilleurs esprits de notre société sont appelés à travailler.
L’exemple de la gestation pour autrui que soulève mon collègue Daniel en est un exemple assez éloquent. Une femme veut s’accomplir professionnellement, alors elle mène une carrière enviable d’une vingtaine d’années dans le milieu des finances, remportant plusieurs fois le titre de femme-entrepreneure de l’année. Pas question d’enfanter avec son horaire de 70 heures par semaine. Puis l’instinct maternel se réveille alors qu’elle est âgée de 55 ans. Elle devrait normalement « se faire une raison » et accepter l’impossibilité d’une telle chose. Mais ce serait mettre la raison au-dessus de son instinct. On ne veut plus cela. Il faut que l’instinct l’emporte. Alors on va utiliser la raison, via la science biologique, pour rendre possible ce que son instinct lui commande. On va utiliser la raison pour établir une éthique qui puisse justifier une telle fécondation (en niant évidemment la réalité pourtant évidente de l’individualité de l’enfant). On va utiliser la raison pour rénover le code civil de façon à ce qu’il puisse admettre un tel article sans en contredire d’autres. On va utiliser la raison de façon à ce que l’on resitue la réalité humaine dans l’ensemble du cosmos pour qu’une telle opération soit admissible. On va utiliser la raison pour créer des personnages de téléromans admirables auxquels on puisse s’identifier. Il me semble que telle est la motivation de presque toutes les réformes qu'on a enclenchées ces dernières années.
Faust finit mal (Nietzsche aussi). On peut penser que Goethe ne souhaitait pas qu’advienne ce qu’il a décrit. Tous les profs savent que la prévention est toujours un peu un incitatif. Il n’y a que les prophètes qui puissent changer le cours des choses par leurs écrits. Ils en paient généralement le gros prix.

Et dire qu’on se cherche un projet de société… Je propose qu’on reprenne les affiches de l’Équipe du Tonnerre. On pourrait enlever la main qui tient l’éclair et la remplacer par le mot « L’instinct ». Resterait à enlever le « s » à « Maîtres » et on serait pas mal « s’a coche »."

mardi 6 août 2013

La gestation pour autrui

J'apprends aujourd'hui dans le Devoir qu'il se déroule une consultation publique sur la procréation assistée. On se demande pourquoi elle est dite "publique" si elle se déroule en privé et que les témoignages ne seront pas rendus publics. Notre gouvernement que nous savons être éminemment plus éclairé que nous-mêmes s'apprêterait-il à nous imposer une décision malgré nous? Voyons donc.

Sur la question de fond: la procréation assistée et plus particulièrement la gestation pour autrui, est-ce bon ou mauvais?

En tant que père de famille, je trouve réellement triste que certains couples ne soient pas capables d'avoir d'enfants. Mais ce sentiment de pitié suffit-il pour rendre une pratique moralement acceptable? Bien sûr que non. La fertilisation in vitro a d'énormes problèmes éthiques, mais dès le moment où Julie Snyder s'est mise à pleurer à la télé pour que l'État en assume les frais, l'éthique a pris le bord. Quelques années plus tard, du bout des lèvres, on commence à admettre que les dérives annoncées jadis par les prophètes du malheur se réalisent.

Maintenant il est question de créer un cadre juridique pour les mères porteuses. L'argument employé est celui que nous connaissons pour plaider en faveur de la légalisation de la marijuana et la prostitution: "la pratique est déjà courante, il ne faut pas faire l'autruche", etc. Évidemment cet argument ne tient pas la route sur le plan de la morale, mais il faut être pragmatique, n'est-ce pas?

Pourtant, il existe de nombreux arguments contre, dont celui invoqué par une de mes anciennes professeurs, Louise Langevin, farouche féministe, qui nous dit que la légalisation de la gestation pour autrui mènera à l'instrumentalisation du corps de la femme. C'est l'argument classique employé par les féministes et je suis entièrement d'accord avec cet argument. Mais encore ici, on laisse de côté la question éthique de fond: la pratique des mères porteuses est-elle objectivement bonne ou mauvaise? Personne ne semble vouloir se poser la question.

Si on prend le temps de réfléchir, on comprend assez vite que la pratique des mères porteuses est moralement répréhensible. Même du point de vue utilitariste, les dommages forcément causés par cette pratique seront plus sérieux que les bienfaits potentiellement escomptés. Prétendre que l'on peut faire abstraction du lien affectif créé entre une mère porteuse et le bébé qu'elle met au monde revient à faire d'elle un utérus ambulant. Elle restera marquée par le traumatisme de lui faire enlever son bébé qui n'était pas "le sien" juridiquement. Du point de vue des parents biologiques, prétendre que l'on peut substituer une insémination ou une implantation à l'acte sexuel suivi d'une grossesse, c'est se tromper gravement.

En effet, les mêmes difficultés morales surgissent à chaque fois que l'on tente de séparer l'acte sexuel de la reproduction. La constitution psychologique d'une personne est intimement liée à sa sexualité et à sa capacité de se reproduire. Dans une relation conjugale, le bien-être affectif du couple repose sur l'ouverture à avoir des enfants qui les uniront plus que toute autre chose et qui accomplira l'objectif principal de l'union entre l'homme et la femme. Si on rompt le lien entre l'acte sexuel et la reproduction, même temporairement au moyen de la contraception, on perturbe l'équilibre affectif du couple qui dépend de la reproduction pour atteindre son plein épanouissement. Dans le cas de la gestation pour autrui, où il n'y a ni acte sexuel, ni relation affective (comme la prostitution, où il n'y a ni relation affective, ni reproduction), les personnes impliquées, surtout la mère porteuse, ne peuvent pas réaliser leur plein potentiel en tant qu'êtres humains sexués et reproducteurs.

Le couple qui recourt à une mère porteuse est déjà frustré dans sa sexualité et sa relation affective souffre du fait que la fonction fondamentale de l'union entre l'homme et la femme ne peut pas s'accomplir. On comprend le besoin de se reproduire, besoin qui est habituellement nié par le féminisme et la culture populaire qui dissocie totalement la sexualité et la reproduction. Malheureusement, ce besoin ne sera pas comblé sans mettre à contribution leurs propres corps et leur propre sexualité, encore moins le corps d'une autre femme. D'autre part, on ne corrige pas un problème en ayant recours à une solution qui crée d'autres problèmes pires encore. C'est précisément ce qu'a fait Sara la femme d'Abraham en lui offrant l'utérus de sa servante Agar pour palier à son infertilité (Gn 16), ce qui n'a rien réglé pour elle en fin du compte (Gn 21).

jeudi 1 août 2013

Le double standard

Un journaliste d'affaires religieuses assez connu, Philippe Vaillancourt, nous écrit que les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) à Rio posent un problème moral en raison de leur empreinte écologique et des sommes dépensées par les diocèses, souvent à court d'argent, pour envoyer des jeunes à ce rassemblement.

C'est la première fois que j'entends quelqu'un critiquer un événement quelconque pour de telles raisons. Je n'ai jamais entendu personne critiquer pour ces raisons le concert de Rod Stewart à Rio en 1996 qui a attiré 4.2 millions de personnes, ou les 1.8 millions qui se sont déplacés pour l'inauguration de Barack Obama en 2009. 

Il y a donc un double standard. Ce qui va pour le monde ne va pas pour l'Église. Et je ne m'en plains pas! C'est tout à fait normal. C'est l'évangile qui a imposé ce double standard.

Sur la question de fond, à savoir s'il est immoral de tenir de tels rassemblements en raison de leur empreinte écologique, je peux certainement admettre que c'est une possibilité. Il y a des problèmes moraux à ne pas respecter l'environnement. 

Donc, si on admet l'immoralité de cette pratique (je ne suis pas tout à fait certain), on peut facilement concevoir que l'Église doive se poser des questions sur les JMJ.

Le double standard existe. Il est imposé d'une part par le monde, qui pointe l'Église du doigt à la moindre contradiction entre ce qu'elle dit et ce qu'elle fait. Mais surtout, il est imposé par l'évangile qui demande la perfection.

""""""""""dérive"""""""""?

Réaction à l’article de Richard Martineau « Établir les priorités » publié dans le Journal de Québec de ce matin, 1er août 2013. Cet article, comme tous ceux de ce blogue, a été envoyé au chroniqueur  ici visé.


C’est quelque chose de piquant de voir Richard-Cœur-de-Lion Martineau enfiler quatre paires de gants blancs pour proclamer sans-crier-trop-fort-pour-ne-pas-réveiller-les-enfants qu’il y a peut-être des dérives dans le programme de procréation assisté. S’il y est des vérités trop hautes pour qu’il soit permis de les répéter ici bas (2Co 12,4), il doit y en avoir d’autres à peine moins élevées qu’on doit se contenter de chuchoter. La possibilité (qu’il était absolument impossible de prévoir), de la probabilité de l’existence potentielle de telles dérives doit en être une. Il ne faudrait pas cependant que les gens qui auraient pu faire des demandes ayant mené à des actions que l’on qualifie maintenant de « dérives » se sentent mal-à-l’aise. (Les guillemets ne sont pas de moi, ils sont du Journal de Québec dans son édition d’hier) Cependant, en bon père de famille qui sait user de tendresse en temps opportuns, Richard nous explique, avec l’à-propos que donne l’expérience de celui qui a vu, que le programme n’a pas été mis en place pour les couples homosexuels mais pour les couples infertiles.

Ayoye!

Je rappelle que le mot « Apocalypse » signifie « Révélation » en grec.

Évidemment que des dynasties sont tombées pour moins que ça. D’où la délicatesse dont il convient de faire preuve dans des circonstances aussi tragiques. Mais vous imaginez les déchirements? D’abord, il faut que Richard use de finesse. Ce n’est pas sa tasse de thé, on le sait, et c’est pour ça qu’on le lit. Mais là, imaginez-vous, des gens de la communauté homosexuelle pourraient être froissés. Richard nous a souvent révélé qu’il avait des amis homosexuels, privilège rare que ne sauraient partager cette plèbe à qui il s’adresse et qu’il s’est donné la mission d’élever.

Et l’on se prend à rêver d’avoir nous aussi, un jour, des amis homosexuels pour y faire subtilement allusion lors des conversations avec les collègues de travail et autres personnes que l’on voudrait éventuellement impressionner. « J’en parlais justement l’autre jour à mon ami homosexuel… »  Mélange d’étonnement, d’approbation et d’envie dans les regards : voilà certes un homme ouvert d’esprit.

Évidemment que si vous êtes catholique, il ne faut pas y compter. D’ailleurs pour compenser cette retenue dont il a fait preuve, pour nous convaincre qu’il n’est pas en train de se ramollir et nous rappeler à quelle enseigne il loge, Richard revient sur l’héroïque sévérité dont il a fait preuve la veille envers le Pape François. Bon avouons que ce n’était rien à comparer de celle qu’il déjà eu envers Benoit XVI…  C’était la belle époque que celle où l’on pouvait bûcher sur ce vieillard affaibli dans l’unanimité de notre haine collective envers tout ce qui empêche l’humanité d’évoluer. Mais là, le pape François, il a l’air d’un bon bougre et il attire 3 millions de personnes sur les plages de Rio Janeiro. Il convient de se garder une petite gêne… Mais ne nous inquiétons pas, il finira par dire une vérité avec assez de force pour qu’on puisse se permettre de lui tomber dessus à bras raccourcis en gueulant nos invectives avec le courage d’un hyène affamée devant un antilope infirme. Nous en ressortirons triomphants et pourront rappeler, quand viendra le temps de dire avec solennité des vérités de La Palice qui pourraient faire de la peine aux puissants de ce monde, notre passé de héros de la Résistance et de donateur à la Société canadienne du cancer. À voir un tel lion se transformer en agneau, on se dit que le lobby gai n’est pas seulement actif et puissant dans l’Église.